Robert HARVEY
Oeuvre polyplastique, Tu m' marque l'adieu de Marcel Duchamp à la peinture à l'huile. Étant donné que le tableau fut commandé (US$1000) par Katherine Dreier, sa protectrice la plus fidèle, pour orner une bande étroite en haut d'une étagère, étant donné que Duchamp regimbait systématiquement à toute contrainte outre celles imposées par soi, et étant donné que son ambivalence par rapport à l'argent est bien attestée, l'histoire de l'art suggère de façon coutumière la complétion du titre au verbe manquant en « Tu m'emmerdes ». C'est tout simplement méconnaître et sous-estimer Duchamp.
En 1966 parurent, aux éditions de la galerie Cordier et Ekstrom, des notes que Marcel Duchamp avait rédigées vers 1915, c'est-à-dire peu après celles de la « Boîte 1914 » et celles de la « Boîte verte ». Ensemble, ces notes « constituent », écrit Michel Sanouillet, « la geste du Grand verre ». La « Boîte blanche », publiée sous le titre A l'infinitif, révèle tout particulièrement l'étendu des recherches en mathématique speculative que Duchamp avaient entreprises pendant la période où il était employé à la Bibliothèque Sainte-Geneviève.
Or, la « Boîte blanche » révèle, plus que tout autre écrit ou entretien de Duchamp, L'élaboration de sa conception d'un rapport absolument fondamental entre le langage et l'art. Il s'y interroge non pas sur ce qui est déjà établi en art ni sur le simplement probable, mais sur la possibilité avec toute la liberté de pensée que possibilité implique.
Ainsi conçoit-il un dictionnaire. Et ce dictionnaire imaginaire est infini. Aucun alphabet ou autre système d'écriture ne pourrait le raisonner. Certains éléments de ce dictionnaire seraient même des « couleurs [qui] ne se voient pas ». Le poète et critique David Antin affirme que l'idée de Duchamp selon laquelle les vocables de ce nominalisme pictural seraient chacun extensible comme un film n'est pas « complètement idiote ». Pourquoi? Parce que Duchamp, selon Antin, tentait de faire en sorte que la « littérature » et l'« art » remédient mutuellement à leurs faiblesses: « La faiblesse caractéristique à la 'littérature' est qu'elle n'occupe aucun espace et celle de l''art visuel' est qu'il n'occupe aucun esprit ».
Les éléments plastiques pléthoriques de Tu m' devaient assaillir le regardeur. Conséquemment à cette agression, il se mettrait à produire un champ où figure et discours s'emmêleraient, s'entrelaceraient. Il se mettrait à produire du champ entre peinture et langage ...
Cette performance fut réalisée à l'aide d'une projection VGA de trente diapositives informatisées. Pour la publication, il eut été onéreux d'obtenir les droits pour toutes ces images. A l'exception des deux vues de Tu m', j'ai décidé d'évoquer le titre ou une description adéquate des uvres ou autres images aux moments où elles apparurent. Dans le cas où une image réapparut, les dimensions, les matériaux, la provenance, et l'appartenance actuelle, ne sont indiqués que la première fois.

Tu m'
appelle le regardeur.
« Tu m'appelles, » Tu m', « Tu m'interpelles.
»
« Tu m'apostrophes quand tu m'épelles, » dira
à
peu près l'un de tes admirateurs.
Apostrophes, c'est-à-dire [...] signes muets, non alphabétiques, mais signes d'élision, ils ne sont pas là pour marquer un espacement, plutôt pour remplacer une lettre absente.
Et, comme il la remplace par
l'apostrophe, « Tu m'élides.
» dit la lettre « e » à Marcel, l'entitreur.
« Tu m'éblouis avec ce bric-à-brac, ce fourre-tout.
»
(C'est le regardeur qui parle.)
[reproduction couleurs de Tu m' à 45 du mur]
Si je m'approche, si je regarde de trop
près, comme tu recommandes
ailleurs,
Tu m'assaillis,
Tu m'empales,
Tu m'énuclées l'oeil,
Tu m'aveugles,
Tu m'éborgnes,
Tu m'hospitalises avec ton goupillon à la noix
ou à la con.
Apolinère
enameled 1916/17
Readymade corrigé, publicité pour
peinture
Sapolin
24.5 x 33.9 cm
Philadelphia, Philadelphia Museum of Art
The Louise and Walter Arensberg Collection
Tu m'agresse quand tu m'épelles
parce que tu m'épelles
mal.
Tu m'émailles comme tu fais Apollinaire dans une uvre
émaillée
de fautes d'orthographe.
Rien d'analytique, rien d'argumentatif, rien de prescriptif.
Jouons:
tout est ludique, jeu de langage, machine paresseuse, jeu
d'échecs.
Les clowns, Footitt et Chocolat,
qui jonglent leurs chapeaux coniques.
Croquis de 1914 de ce qui deviendra
les tamis du Grand Verre.
Jeu de substitution
« Tu » et « me »
sont des embrayeurs.
Et l'embrayeur,
comme Jakobson l'a enseigné,
est un signe vide
qui ne peut être rempli de signification que dans la mesure
où
il est
justement
vide.
The,
1915
Encre sur papier.
22.2 x 14.3 cm
Philadelphia, Philadelphia Museum of Art
The Louise and Walter Arensberg Collection
Or,
comme les pronoms personnels (je, tu, elle, il)
dépendent pour leur signification
de la présence d'un locuteur,
ils relèvent de l'index.
Mais
cette présence,
nous la savons illusoire au moins depuis Rimbaud.
Donc
on est en droit de substituer
n'importe quoi
et n'importe qui
à « tu » et à « me »
comme aux autres embrayeurs.
Embrayons.
Tamis
ou Ombrelles c. 1913-14
Maquette, crayons de couleur et encre sur papier.
70.8 x 53 cm
Stuttgart, Staatsgalerie
« Peut-on faire des oeuvres qui ne
soient pas d'art? »
demanda un Duchamp faussement innocent.
Des objets-dards?
C'est-à-dire des objets d'art qui dardent.
« Tu m'entreprends en 1917 », nous précise Tu m', « tout en continuant ta conceptualisation du Grand Verre--autre moulin à paroles ».
Photographie
de Marcel Duchamp et Katherine Dreier
entourés de colombes dans un Parque Maria Luisa,
Séville, printemps 1929.
Une seule solution? Une seule
complétion de ton titre ouvert?
... Tu m'
Tu m'ennuies
Tu m'embêtes
Tu m'emmerdes
aurait dit Marcel à Katherine,
son amie et mécène.
Tu m'enquiquines
Tu m'énerves
Tu m'emmouscailles
Pourquoi?
Tu m'alimentes en me soutenant.
Tu m'inféodes à ta commande et au régime de
l'argent.
(On sait combien retorse est mon ambivalence envers le fric.)
Le seul argent valable: le faux.
Le « Czeck check » dit « Tu m'encaisses »
Tu m'achètes.
Tu m'oiselles, Mad'moiselle ...
Tu m'arnaques, répond Katherine dans ce négoce.
Tu m'imposes des contraintes
dimensionnelles insupportables, riposte-t-il.
Tu m'obliges.
Tu m'astreins à tel point
que mon tableau me dit « Non seulement tu m'encadres, mais tu
m'encastres »
Photographie de la salle de séjour
dans la maison de Katherine Dreier à West
Redding
(Connecticut)
où Tu m' domine l'étagère
prévue pour l'accueillir.
Fin de l'été 1936.
New Haven, Beinecke Rare Book and Manuscript Library
Tu m'opprimes sans le savoir
Tu m'achèves
comme je vais bientôt le faire avec la peinture
qui pourrait à son tour me dire
Tu m'achèves ... (ou est-ce Tu m'inachèves?)
Comme au jeu d'échecs,
un infini de solutions.
Si, au lieu de cette engueulade
une machine linguistique?
une machine à produire le sens
[Tamis, bis]
Tu m'abandonnes, dit la Peinture à
Duchamp peignant ce dernier
tableau
tableau chargé, tableau encyclopédique ... Tu m'encombres
La Peinture à Marcel: « Tu m'apostasies après
m'avoir
dit 'Tu m'emmerdes' à moi aussi. »
Pourquoi? Tu m'assujettis, disait Marcel
à l'art.
Tu m'embourgeoises à travers l'argent.
Boîte-en-valise, 1935-41
Boîte en carton avec fac-similés
miniatures,
photographies et reproductions en couleur d'uvres de
Duchamp
Édition de 300 exemplaires
numérotés
40.7 x 38.1 x 10.2 cm
Paris, Musée National d'Art Moderne, Centre
Georges
Pompidou
Et pourtant, répond Tu m'
et comme pouvait le dire bien
d'autres uvres,
Tu m'emboîtes pour me vendre en série.
Tu m'hébètes aussi, assène Marcel: je suis
"bête
comme un peintre"
Tu m'insémines.
[détail du milieu de Tu m']
Goupillon, Tu m'envahis mon espace de spectateur. Tu m'investis
Ce rince-bouteille (pas la même
chose qu'un égouttoir)
dont l'inattendue projection s'éclipse de notre regard lorsque
nous
approchons normalement, c'est-à-dire perpendiculairement
à
l'orientation de la toile ...
"Tu m'éclipses" dirait le goupillon à notre observation.
Que serait tenté de regarder de
trop près le regardeur?
--Sinon la vulve en ton milieu. Mais Tu m'éloignes.
Et en tant que rouleau avec sa diégèse, la fente
interrompt,
Tu m'interromps ma lecture.
Tu m'amoches, lui dit La Joconde lorsqu'il en fait L.H.O.O.Q.
L.H.O.O.Q.
rasée, 1965
Carte d'invitation
21 x 13.8 cm
New York, The Museum of Modern Art
Puis, après, tu
m'améliores, tu m'embellis en me rasant.
Tu m'appens quand tu m'appelles la Pendu femelle
Tu m'écartèles au milieu--cette déhiscence, comme
la femme d'Etant donnés
Étant
donnés: 1 la chute d'eau 2 le gaz d'éclairage
1944-66
Maquette de 1948-49 en cuir peint sur relief en
plâtre
et fond en velours
50 x 31 cm
Stockholm, Moderna Museet
... où pour me rincer l'il, dit le
gaillard regardeur, Tu m'embouques
la vue.
Tu m'entraperçois, Tu m'espionnes quand même.
Le con dit à Duduch: Tu
m'entrebâilles, Tu m'entrouvres
("Ovaire toute la nuit" [DDS 156])
Et la femme: Tu m'exhibes.
Tu m'abomines, déclare-t-elle
à celui qui abhorrait ses "abominables fourrures abdominales"
(DDS 153).
Tu m'insultes.
Tu m'insupportes.
Tu m'humilies.
Et Duchamp à la femme-peinture? --Tu m'émascules.
Son public à Marcel? --Tu m'outrages.
Vous
pour moi? 1922
Étiquettes de valise imprimées
6 x 12 cm
New Haven, Beinecke Rare Book and Manuscript Library
"Un petit jeu entre je et moi,"
dis-tu?
Tu m'aguiches
Tu m'effémines
Tu m'érotises, se hâte de dire
Rrose Sélavy à Marcel
Rrose
Sélavy, photographie de Man Ray, 1920-21
Philadelphia, Philadelphia Museum of Art
Samuel S. White III and Vera White Collection
Tu m'es??
C'est-à-dire, Je suis équivalente à toi?
Tu m'identifies à toi en tout cas.
Tu m'invites comme tu fais en ce moment avec tes spectatrices et
regardeurs
Tu m'amputes et Tu m'ankyloses dans ton texte « La Vie en Ose
» (DDS 162)
Tu m'aromatises
Belle Haleine, Eau de Voilette 1921
Readymade assisté
Flacon de parfum dans sa boîte d'origine avec
étiquette-collage
15.2 x 16.3 x 11.2 cm
Collection privée
Tu m'héllénises,
herméneute, lorsque tu restitues
la femme de Ménélas à Belle Haleine
« Opalin; ô ma laine.
Avoir l'haleine en dessous » (DDS 155)
Tu m'halènes comme ferait un clébard, quoi.
[Tu m'opalises]
Tu m'arroses ... c'est la vie.
Tu m'autographies?
Tu m'étiquètes
« Ettie, qu'êtes [...] vous pour moi? » 1922
Tu m'engendres en évitant de
m'engrosser
Ce sera l'autoengendrement de Marcel par Rrose et Rrose par Marcel
Puis, Tu m'habilles en Rrose.
... « En 6 qu'habilla rrose Sélavy » (DDS 159)
Anémic Cinéma 1925-26
Film muet 35 mm de 7 minutes, en collaboration avec Man
Ray
Sixième de neuf disques en carton collés
à des disques de grammophone
imprimé avec "Esquivons les ecchymoses..."
Los Angeles, Collection Robert Shapazian
et le cinéma, sous l'effet
Rrose-Duchamp?
Tu m'anémies pour faire ton Anémic Cinéma
Tu m'esquives ...
« Rrose Sélavy et moi esquivons les ecchymoses des
Esquimaux
aux mots exquis » (DDS 153)
Tu m'accordes, lui dit le Verbe.
« Si vous voulez une règle de grammaire: le verbe
s'accorde
avec le sujet consonnamment: par exemple: le nègre aigrit, les
négresses
s'aigrissent ou maigrissent » (DDS 159).
[détail du côté gauche de Tu m']
Qu'ont-ils à dire, ces losanges
à leur peintre?
Tu m'alignes, Tu m'échelonnes, Tu m'embrèves avec mes
confrères
Tu m'agglomères, Tu m'enchevêtres
Tu m'arranges et m'arpèges
Tu m'achromatises dans cette partie du tableau et
Tu m'agences avec d'autres zones
à tel point que la couleur émet la remarque Tu
m'inventories
[détail du milieu de Tu m']
Le losange blanc est-il
éclaté en ces éléments
lumineux?
Alors, dirait-il, Tu m'irises. Tu m'atomises
variante encore: la peinture que Duchamp dévoile comme il fait
la femme dans tous ces états et qui peut ainsi lui dire Tu
m'échantillonnes
[détail du côté gauche de Tu m']
Cette ombre du tire-bouchon, seul
readymade qui n'a jamais existé
Tu m'altères pour suggérer un effet anamorphique; la
toile:
Tu m'allonges
Tu m'étires ... « A coups trop tirés » (DDS
154)
[vue générale de Tu m' de face]
Tu m'ébauches comme les autres
ombres du tableau.
Qu'est-ce qu'une ombre en trompe l'oeil, finalement?
Est-ce la trace de la quatrième dimension si convoitée?
Le tableau dit à son maître, Tu m'ombres
(avec la roue de bicyclette, le tire-bouchon et le porte-chapeau)
Le coup de crayon de Marcel, celui qui prête l'effet d'ombre:
Tu m'estompes.
Et le readymade: Tu m'effaces tout en ayant l'air de me montrer.
Photographie de Duchamp tenant un cigare qui pointe,
faisant mine de sortir d'entre deux pans de rideaux.
1965
Ugo Mulas
Pourtant une quatrième ombre
paraît,
selon ton éclairage,
celle de ce foutu goupillon véritable qui surgit de ta
déchirure
en trompe-d'oeil.
Oui, François, Tu m' --
évide l'espace ... pictural;
mais Tu m' -- emplit l'espace linguistique.
Fountain
1917
Readymade
Urinoire en porcelaine signé « R. MUTT
1917
»
Original perdu, fac-similé 1964
Milan, Collection Arturo Schwarz
Tu m'excises
(... comme on excise une tumeur)
Tu m'extrais, donc, les lettres formant le nom de mon signataire, dit
Fontaine
... Monsieur Richard Mutt
et Tu m'intervertis leur ordre pour faire ton titre
MUT devient palinodiquement TUM
[détail du milieu de Tu m']
Et la toile: Tu m'enduis, Tu m'oins
("Poignez vilain...")
Plus tard, Tu m'encolleras pour apposer cet écrou
qui semble, au centre du jaune, tenir tous les rhombes en place.
Puis tu m'enfonceras le goupillon en plein milieu.
Le goupillon dit « Tu m'entes ».
Et tu m'intitules Tu m' de ton
geste habituel de nominalisme
pictural.
Tu m'orthographies T-U ESPACE M APOSTROPHE
Roue
de bicyclette 1913
Roue de bicyclette montée par sa fourche sur un
tabouret peint
Original (Paris, rue Saint-Hippolyte) perdu
Fac-similé de 1964
Milan, Collection Arturo Schwarz
Tu m'architectures,
ces traces à peine visibles parmi
les rayons de la roue à
gauche rappellent non seulement les
Témoins oculistes du
Grand
Verre mais aussi le plan de Washington par L'Enfant.
Témoins oculistes 1920
Crayon au dos de papier-carbone
50 x 37.5 cm
Philadelphia, Philadelphia Museum of Art
The Louise and Walter Arensberg Collection
Tu finis par m'allumer,
avoue le scopophile masculin,
le regardeur,
tout comme s'allume le Bec Auer d'Etant donnés.
Et tu m'intimes cette question d'hygiène intime:
« Faut-il mettre la moelle de l'épée dans la
poêle
de l'aimée? » (DDS 153)
3 stoppages étalon 1913-14
Trois fils collés sur trois bandes de toile
(13.3
x 120 cm)
montés sur verre (18.4 x 125.4 cm)
et trois règles en bois dont les bords
épousent
les fils courbés,
le tout contenu dans une boîte en bois (28.2 x
129.2 x 22.7 cm)
New York, The Museum of Modern Art
Legs de Katherine S. Dreier
Tu
m'
amaigris
Tu
m'
amincis
Tu
m'
éminces (...l'inframince)
« Tu m'ajustes »,
déclare le mètre étalon
à l'expérimentateur.
en un « système métrite par un temps blenorrhagieux
» (DDS 156)
« Tu m'incurves », se plaint le trop droit mètre
étalon, « pour former tes stoppages ».
Et en fabriquant un écrin pour les
insérer, tu les qualifies
de « hasard en conserve ».
Tu m'emmètres avec mes frères.
Tu m'étalonnes à partir d'un mètre étalon
pour en faire ton esclave...
Puis, du côté droite, tu m'enrubannes, tu m'enfilmes en ces bizarres chaînes pseudo-signifiantes.
[détail du milieu de Tu m']
Et, la main peinte là,
Tu m'indiques avec ton index le sens de la lecture
et
si je dois considérer ton tableau comme un rouleau
cette main indicatrice pointe vers ces
phrases-rubans-stoppages-galonnés
[détail du côté droite de Tu m']
Tu m'indexes en une formation de
série économique
Main indicatrice,
Tu m'autorises l'interrogation suivante:
Si la main de l'artiste est l'emblème de l'authenticité
en art, qu'en est-il ici où tu es peinte par un certain A. Klang
qui signe à même la toile de Marcel?
Portrait du Dr Dumouchel 1910
Huile sur toile
100 x 65 cm
Philadelphia, Philadelphia Museum of Art
The Louise and Walter Arensberg Collection
Main indicatrice, tu rappelles celle du
Docteur Dumouchel qui dit «
Tu m'auréoles »
Tu m'irradies aussi à l'instar des rayons de la Roue de
bicyclette.
[détail du milieu de Tu m']
Ton tableau avec sa déchirure en
trompe l'oeil te dira:
Tu m'arraches ou plus précisément Tu m'incises.
Ou du moins tu en as l'air.
Tu m'agrafes et pour ce faire
Tu m'épingles (à nourrice).
Et chacune de celles-ci "Tu m'englues"
50cc air de Paris 1919
Readymade
Ampoule de pharmacien
hauteur: 13.3 cm
Philadelphia, Philadelphia Museum of Art
The Louise and Walter Arensberg Collection
Tu m'aspires mes cinquante centilitres
cubes d'air de Paris.
Tu m'asphyxies.
Tu m'enfumes avec tes cigares.
Quelle idée, par exemple! « Prendre 1 centimètre
cube de fumée de tabac et en peindre les surfaces
extérieure
et interieure d'une couleur hydrofuge »(DDS 156)
... Tu m'hydrofuges?
Broyeuse
de chocolat, No. 2 1914
Huile et fil sur toile
65 x 54 cm
Philadelphia, Philadelphia Museum of Art
The Louise and Walter Arensberg Collection
Tu m'adores.
Qui adore qui?
Duchamp adore sa soeur, Suzanne.
Katherine adore Marcel ...
Tu m'aimes.
Selon certains, c'est ce que Marcel
aurait voulu dire à Suzanne,
surtout lors de ses épousailles:
« La mariée mise à nu par ses célibataires,
m'aime »
où l'apostrophe fait la différence entre aimer et
mêmeté.
« Elle m'aime, la mariée. »
Mais, dépourvu de cette déclaration, il se dit
Tu m'attristes.
C'est aussi ce qu'il arrive à
imaginer que l'art tout entier
lui dit.
Epeler métro M-E-T-R-O et vous avez la prescription
«
Aimer tes héros » (DDS 163)
À
bruit secret 1916
Readymade assisté
Pelote de ficelle prise entre deux plaques en laiton
maintenues en place par quatre visses
12.9 x 13 x 11.4 cm
Philadelphia, Philadelphia Museum of Art
The Louise and Walter Arensberg Collection
Il ne faut jamais négliger, dans
l'art de Duchamp, le rôle
accordés aux oreilles.
Tu m'aiguises l'ouïe.
« Aiguiser l'ouïe (forme de torture) », avertit Rrose
Sélavy (DDS 156).
Tu m'arrêtes.
Si tu m'écoutes, je coule.
Mais le travail pourrait te le dire aussi
bien:
«Parmi nos articles de quincaillerie paresseuse, nous
recommandons
un robinet qui s'arrête de couler quand on ne l'écoute
pas»
(DDS 154).
Parmi ces articles paresseux, un goupillon pour nettoyer? --Tu m'encrasses, oui!
C'est comme pour la poussière. Tu
m'époussettes? --Jamais.
Tu m'épouses plutôt.
«Il faut dire: la crasse du tympan, et non le Sacre du
Printemps»
(DDS 155).
Et pour les garder nettes lorsque tu
m'ensables les portuguaises? --Tu
m'écouvillonnes les chéries.
« Faut-il réagir contre la paresse des voies
ferrées
entre deux passages de trains? » (DDS 156)
Tu m'entames.
« Une boîte de Suédoises pleine est plus
légère
qu'une boîte entamée parce qu'elle ne fait pas de bruit
»
(DDS 150).
Il faut lire « Tu m'écris
» sans s'attendre à
un quelconque complément:
ainsi le sens fort de transformation en écriture.
[The bis]
Tu m'adresses, se dit chaque destinataire à chaque destinateur à propos de chaque phrase.
Tu m'agonis de tes sottises, Duchamp,
Tu m'affliges avec tes jeux de mots continuels et si souvent mauvais.
« La mode pratique, création Rrose Sélavy: la robe
oblongue, dessinée exclusivement pour dames affligées du
hoquet » (DDS 154).
Réseaux des stoppages étalon
1914
Huile et crayon sur toile
148.9 x 197.7 cm
New York, The Museum of Modern Art
Don de Mrs. William Sisler and Edward James Fund, 1970
Tu m'afflues
Des sons pour former ces horribles olorimes
... telles « Oseur d'influence / Aux heures d'affluence »
(DDS 160).
Why
Not Sneeze Rrose Sélavy? 1921
Readymade assisté
Cubes de marbre (sucre en morceaux)
avec os de seiche et thermomètre dans une cage
à oiseau.
11.4 x 22 x 16 cm
Philadelphia, Philadelphia Museum of Art
The Louise and Walter Arensberg Collection
Et chacune de ces phrases en « Tu
m'-- »
Qu'est-ce qu'elle dit au parleur, au ventriloque qui les débite?
... cette voix-ci, en l'occurrence?
Tu m'éternues (après
m'avoir enrhumé)
Tu m'éjacules
L'idée, le concept y est
hypertrophié?
Eh, oui ... Tu m' hypertrophie.
Plus que d'images visibles,
l'art de Duchamp est lisiblement et disiblement infinitif.
Assez?
Tu m'enlèves de cette scène.
Tu m'interloques.